Priska Fritsche est responsable de la division «réadaptation professionnelle» de l’office AI du canton de Schwytz, conseillère en orientation professionnelle et membre du comité de FRAGILE Suisse.
Après une lésion cérébrale, de nombreuses personnes souhaitent reprendre une activité professionnelle régulière. Pourtant, il n’est pas rare qu’elles rencontrent des difficultés et perdent leur emploi. Pour quelles raisons?
L’un des principaux problèmes est le facteur temps. En règle générale, les personnes cérébrolésées et les employeurs pensent que la récupération sera plus rapide qu’elle ne l’est en réalité. Des deux côtés, les attentes sont élevées et la déception est d’autant plus grande lorsque les progrès peinent à se manifester. Parfois, la réadaptation médicale et professionnelle se prolonge au-delà de la période pendant laquelle les indemnités journalières en cas de maladie sont versées. Il peut alors arriver que l’employeur licencie son employé-e, car son rendement ne justifie plus le versement de la totalité du salaire et qu’il a fallu engager une autre personne pour faire le travail. En d’autres termes, l’employeur ne peut pas se permettre un-e employé-e cérébrolésé-e.
Un autre problème peut venir du fait qu’après la lésion cérébrale, la personne ne possède plus les mêmes facultés qu’auparavant et que sa personnalité a peut-être changé. Une conséquence typique de la lésion cérébrale est la moindre résistance au stress, symptôme qui demande une diminution du taux d’activité. Il est également fréquent que le rythme de travail ralentisse, ce qui réduit aussi le rendement. La lésion cérébrale peut laisser d’autres traces visibles et tangibles et causer des séquelles moins évidentes - toutes ont un effet négatif sur les performances professionnelles. Il est souvent possible d’adapter les conditions de travail, par exemple en réduisant le taux d’occupation, en diminuant les exigences en matière de rapidité et de performance, en limitant les responsabilités et en offrant davantage de soutien de la part des collègues. Lorsque de tels aménagements ne sont pas possibles, l’employeur est contraint à plus ou moins long terme de se séparer de son employé-e.
Quels sont les défis que pose le retour dans le monde du travail aux personnes cérébrolésées?
Je constate souvent que les personnes cérébrolésées veulent reprendre leur activité là où elle s’était interrompue, ce qui débouche sur un épuisement total. Le grand défi pour elles consiste à s’apercevoir et à reconnaître qu’elles ne peuvent plus fournir les mêmes performances qu’auparavant et ce pour deux raisons: elles ont besoin de davantage de repos et elles se heurtent à des limites qu’elles ne connaissaient pas. Certaines tâches du quotidien professionnel leur deviennent quasiment impossibles: suivre une conversation entre plusieurs personnes, écouter un interlocuteur au téléphone tout en prenant des notes ou encore mémoriser le déroulement de certaines opérations, suivre le rythme d’un processus de production, ignorer les stimuli visuels et acoustiques.
De nombreuses séquelles de lésions cérébrales s’opposent d’emblée à la poursuite de l’ancienne activité professionnelle. Les hémiplégies et hémiparésies empêchent par exemple l’exercice d’une activité nécessitant l’emploi des deux mains; une aphasie s’oppose à la communication dans les professions où celle-ci est essentielle; une personne souffrant de troubles de la vue (limitation du champ visuel) ou d’épilepsie ne peut pas conduire de véhicule ni occuper un poste comportant des risques pour elle ou autrui (dans la construction par exemple, etc.).
Souvent, le reclassement lui-même s’avère également difficile, parce que les lésions cérébrales ont non seulement les conséquences concrètes évoquées plus haut, mais aussi des répercussions globales, telles que la fatigue, les maux de tête, des déficits neuropsychologiques (troubles de la concentration, de la compréhension, de la mémoire, des fonctions exécutives, ralentissement du rythme de travail), etc. Dans ces conditions, la personne cérébrolésée éprouve de grandes difficultés à acquérir de nouvelles capacités et de nouveaux savoir-faire, aussi bien sur le plan théorique (enseignement scolaire, apprentissage) que pratique (accoutumance à un nouvel environnement). La réussite d’un reclassement tel changement demande donc beaucoup de temps et de patience, tout comme la présence d’un entourage compréhensif.
Un autre grand défi est l’apprentissage de la patience, de la nécessité de se donner du temps. Il faut aussi savoir reconnaître ses nouvelles limites et être disposé-e à adapter sa vie professionnelle. C’est plus facile à dire qu’à faire. Parmi les jeunes cérébrolésés, beaucoup avaient des projets ambitieux; ils avaient prévu de faire des études ou d’avancer dans leur carrière. Ils voulaient gagner de l’argent pour voyager, fonder une famille. Les personnes qui exerçaient une fonction dirigeante ou travaillaient comme indépendants peuvent perdre leur entreprise et leur statut. En Suisse, le travail est extrêmement important. De nombreuses personnes se définissent par leur activité et leurs performances professionnelles. Lorsqu’elles ne peuvent plus travailler comme avant, elles finissent par perdre leur estime de soi et par rencontrer des problèmes psychiques.
Dans ce contexte, les attentes et la pression de l’entourage peuvent faire obstacle à ce processus. Même si la personne cérébrolésée est consciente de ses limites et prête à les accepter, cela ne signifie pas – surtout dans le cas des séquelles invisibles – que les employeurs et les supérieurs sont capables de le faire.
Quels sont difficultés ou les défis que rencontre un employeur?
Les employeurs qui ne connaissent pas la thématique des lésions cérébrales ont souvent des attentes trop élevées: ils comptent sur un rétablissement rapide et complet. Parfois, ils ont attendu pendant des mois le retour de leur employé-e. Pendant son absence, d’autres personnes ont dû se charger de son travail. Il est compréhensible que toutes espèrent être bientôt déchargées de ces tâches supplémentaires. Voir cet espoir déçu et constater que la personne cérébrolésée a même besoin de soutien est très frustrant. Un tel constat peut provoquer du mécontentement au sein d’une équipe. L’employeur d’une personne cérébrolésée a donc besoin, lui aussi, de beaucoup de patience. Il doit parfois se montrer inventif pour adapter le poste de travail d’une façon qui convienne à tous.
Que conseillez-vous aux employeurs? Qu'est-ce qui est important?
Certaines personnes se remettent bien d’une lésion cérébrale. Dans ce cas, je conseille à l’employeur d’être malgré tout prudent et d’augmenter progressivement le taux d’activité et le volume de travail au retour de l’employé-e. Ne pas vouloir en faire trop ni aller trop vite: tel est le secret d’une réinsertion professionnelle réussie. En fin de compte, il vaut la peine de prendre son temps car on obtient ainsi un effet durable. En allant trop vite, on risque les rechutes.
Il arrive aussi que la réinsertion peine à progresser, que l’on constate toujours les mêmes difficultés, par exemple au niveau du contenu du travail, que les erreurs s’accumulent, que l’augmentation du taux d’activité soit un échec ou même que la personne tombe malade. Dans ce cas, je conseille de prendre contact avec l’AI. En effet, l’AI peut intervenir préventivement, conseiller les intéressés, ou prendre des mesures pour favoriser le maintien en emploi (par exemple coaching, indemnités journalières). Si l’employeur se sépare de son employé-e, l’AI peut envisager d’autres possibilités de soutien, allant des mesures de réadaptation d’ordre professionnel, jusqu’à l’octroi d’une rente.
Mes conseils:
- Réduire ses attentes: lorsqu’un-e employé-e est de retour à son poste, cela ne veut pas dire qu’elle ou il est à nouveau en mesure de fournir les mêmes performances qu’auparavant.
- Bien observer: en observant l’employé-e cérébrolésé-e, vous savez comment elle ou il va, quelle aide lui est nécessaire et vous disposez d’arguments pour justifier le recours à des spécialistes.
- Faire preuve de franchise: en nommant les difficultés, vous aidez la personne cérébrolésée à mieux se connaître et à s’améliorer. Il ne se sert à rien de se taire pour ménager quelqu’un dans l’espoir que le problème se résoudra de lui-même et que la personne parviendra un jour à reprendre sa vie là où elle l’avait laissée. Une telle évolution est très peu probable.
- Demander de l’aide à temps: ne pas hésiter à recourir à des thérapeutes (ergothérapeutes, neuropsychologues), des expert-e-s en assurances (assurance-accident, assurance indemnités journalières en cas de maladie, assurance-invalidité) et à des spécialistes de la réadaptation. Si on attend trop longtemps, il se peut que le mécontentement s’accumule dans l’entreprise et, en outre, que l’employé-e soit licencié-e et n’ait plus de revenus.
Selon le type de lésion cérébrale et de séquelles, il peut arriver que la personne touchée ne puisse plus exercer son ancienne profession, par exemple, celle de conducteur de bus. Quelles sont les possibilités dans ce cas?
Lorsque, pour des raisons de santé, quelqu’un ne peut plus travailler dans son domaine professionnel habituel, la situation est généralement du ressort de l’assurance-invalidité. Lorsque la lésion cérébrale a été causée par un accident, l’assurance-accident entre également en jeu. Dans ce contexte, les expert-e-s en réadaptation professionnelle peuvent favoriser la réinsertion en appliquant différents types de mesures. Certaines ont pour but de développer la résistance au stress, d’autres consistent à conseiller la personne cérébrolésée pour qu’elle réoriente son parcours professionnel. Les assurances examinent par exemple si la personne peut rester chez son employeur en exerçant une autre fonction. Elles peuvent aussi l’aider à rechercher un autre emploi sur le marché primaire du travail. Dans l’imaginaire des gens, l’annonce à l’AI signifie automatiquement l’octroi d’une rente. Cette image est totalement fausse. Considérée généralement comme une assurance de rentes, l’AI est en passe de devenir une assurance soutenant la réadaptation. «La réadaptation prime la rente», tel est le principe sur lequel repose l’assurance-invalidité. L’AI se mobilise énormément pour l’insertion professionnelle des personnes atteintes dans leur santé. Néanmoins, lorsque l’état de santé rend nécessaire l’octroi d’une rente, la personne cérébrolésée doit faire face à un défi de taille: accepter que malgré toute la bonne volonté du monde, et même en déployant des trésors de motivation, la santé pose parfois des limites infranchissables.
Interview: Carole Bolliger